02/02/2022
Comme chaque premier mercredi du mois, Alice au Pays des Bébés Nature vous propose le témoignage d’une maman allaitante ou ancienne allaitante, dans le but de promouvoir et normaliser l’allaitement. Rappelons que l’OMS préconise un allaitement exclusif les six premiers mois, puis la diversification ainsi que la continuité de l’allaitement jusqu’aux deux ans de l’enfant minimum.
Chères lectrices, chers lecteurs, nous avons toutes et tous des opinions différentes et des chemins de vie divers et variés. Aussi, que vous ayez allaité ou non, que vous soyez pour le sevrage naturel ou pour le passage au lait artificiel après un certain âge, nous vous demandons la plus grande bienveillance à l’égard de notre témoin du mois. Elle permet, grâce à son témoignage, d’œuvrer pour la promotion et la normalisation de l’allaitement maternel. Tout commentaire jugeant ou malveillant sera supprimé.
Interview de Marion, 36 ans - maman de Néis, 2 ans et 10 mois - Vaucluse :
> Quand as-tu su que tu souhaiterais allaiter ?
Je ne sais pas exactement. Durant ma vie, j'ai vu peu de personnes allaiter autour de moi. La volonté d'allaiter est venue naturellement, pendant la grossesse. J'ai d'abord acheté un livre sur l'allaitement pour me renseigner, et commencé à répondre aux personnes qui me le demandaient « oui j'allaiterai, si je peux ». A cette époque je ne savais pas que l'allaitement était possible pour la grande majorité des femmes. Un peu avant l'accouchement j'ai rêvé que j'allaitais ma fille ! Je pense que j'avais alors complètement intégré cette volonté.
> Pourquoi avoir choisi d'allaiter ?
Cela me semble la plus naturelle des choses, comme le fait de vouloir porter son bébé, ou le câliner. Je pense qu'on ne devrait pas parler de « choisir d'allaiter » mais plutôt de « décider d'allaiter ». Cela nous choquerait qu'on parle de choix entre parler directement à son enfant ou le mettre devant des jouets parlants à la place, alors que « choisir entre nourrir au sein ou nourrir au biberon » est devenu un lieu commun. Je prends volontairement une comparaison un peu « choc »... pour montrer l'aberration à mes yeux de cette idée de « choix » posé comme un signe « égal » entre deux choses complètement différentes : l'une naturelle et l'autre artificielle. Il me semble que le lait artificiel devrait être plutôt communément envisagé comme un recours qu'on décide de prendre lorsqu’allaiter n'est pas possible ou pas envisageable (que l'impossibilité soit constatée avant ou après la naissance).
De plus, en ce qui nous concerne, mon conjoint et moi, nous sommes assez méfiants vis-à-vis des produits industrialisés, nous essayons de consommer au minimum, majoritairement bio, brut, local... Donc si nous avions dû entrer dans une nécessité d'achat de matériel (biberons, tétines, etc) et de préparations pour nourrissons, cela aurait été assez triste et stressant pour nous.
Par ailleurs la mise en place d'un attachement sécure chez notre enfant me semblait nécessairement passer par l'offre d'une continuité dans sa conception : pour moi l'allaitement, comme le contact physique (portage, peau à peau, cododo), sont des éléments « physio-logiquement » indissociables de la grossesse, ils sont la poursuite de l'étayage biologique et affectif permettant au tout-petit, brusquement sorti de son milieu intra-utérin, de se développer sereinement et solidement. La production du lait que je donne à mon enfant, je la conçois comme une suite logique de la production de tout ce qui lui était nécessaire lors de sa vie intra-utérine.
> As-tu connu des difficultés en lien avec l'allaitement ?
J'ai connu quelques moments difficiles pour diverses raisons. Tout d'abord lors de la mise en place de l'allaitement. J'avais des douleurs initiales, comme un « échauffement » au niveau des tétons, qui a été à la limite d'évoluer vers des crevasses. J'ai utilisé une crème et des compresses de tulle imprégnées pour les brûlures. La mise en place de l'allaitement n'était pas réellement compliquée ; ce qui a été compliqué c'est de gérer le stress induit par une soudaine pression mise sur nous à la maternité pour la reprise de poids du bébé (la montée de lait est arrivée au cinquième jour, et eux prévoyaient une sortie au quatrième jour). J'étais au départ dans une grande confiance et ce stress l'a altérée jusqu'à notre sortie de la maternité, où tout le monde a pu enfin se détendre...
Sinon, j'ai également eu quelques difficultés à supporter les tétées vraiment très fréquentes de ma fille, particulièrement lors du premier été, très chaud ! J'étais alors fatiguée, et également stressée car j'intériorisais des commentaires de l'entourage plus ou moins proche, de type « à cet âge (4-5 mois), elle devrait téter moins souvent, c'est bizarre ». Ce genre d'idées mène à avoir un œil sur la montre pour tenter de contrôler ou d'espacer les tétées, ce qui induit de l'anxiété, de l'agacement, et peut saper l'allaitement...
Ensuite, on a eu une période un peu longue de nécessité de roter en cours de tétée. Néis tétait (en claquant la langue) puis se décollait en râlant, et recommençait. Nous avons identifié le besoin de roter après quelques semaines seulement ! Les tétées ne semblaient plus être uniquement une partie de plaisir et d'apaisement pour elle. Nous n'en avons jamais trouvé la raison exacte mais cela a cessé très progressivement.
A l'âge de deux mois ma fille a été hospitalisée presque une semaine pour des vomissements. On m'a demandé de rationner les tétées, puis carrément de ne plus l'allaiter pendant 8 heures pour enrayer la production d'acétone induite par les vomissements après chaque prise (elle tétait toutes les deux heures à l'époque), pour ensuite faire une reprise mais avec un soluté dont elle ne voulait pas (l'équipe pensait que cela serait mieux toléré par son organisme que mon lait). Cela a été vraiment très dur, car son appétit n'était pas altéré malgré les nausées... et elle hurlait, dans mes bras, dans cette petite chambre d'hôpital, réclamait sans s'apaiser. Je pense que si cela avait duré quelques jours de plus, c'est moi qu'il aurait fallu hospitaliser en psychiatrie ! C'est réellement insoutenable de ne pouvoir répondre au besoin primaire d'allaiter son enfant lorsqu'il réclame dans nos bras, pour une maman allaitante. En redonnant le sein, tout a recommencé à s'apaiser. Durant toute l'hospitalisation, j'ai tiré mon lait et l'ai conservé, heureusement avisée par une infirmière qui y avait pensé (prise dans l'émotion je n'avais même pas pensé à cela... ce qui aurait pu créer des engorgements, voire interrompre l'allaitement).
En dehors de ces événements, j'ai eu trois fois un engorgement, mais qui s'est vite résorbé tout simplement en donnant le sein.
J'ai trouvé également difficile, assez désagréable et stressant de tirer mon lait.
> As-tu allaité dans un lieu public ou en présence de personnes qui ne font pas partie de ton cercle restreint ?
Oui, j'allaite partout, tout le temps. Si je ne l'avais pas fait je pense honnêtement que je n'allaiterai plus ma fille depuis longtemps car la production de lait aurait sans doute baissé, et n'aurai plus correspondu à ses besoins.
Depuis la naissance ma fille a des soins (kinés, pédiatres, chirurgiens, orthésistes) en raison du fait qu'elle a les pieds bots varus équins. Depuis son quatrième jour de vie elle a dû donc se montrer patiente et courageuse lors de séances parfois très longues (2 heures) de kinésithérapie suivie de bandage et plâtrage de ses pieds. Jusqu'à l'âge de quatre mois ces séances avaient même lieu deux fois par semaine, dans un institut situé à deux heures de route de chez nous. Et encore aujourd'hui elle a des séances de kinésithérapie chaque semaine, et d'autres rendez-vous ponctuels. Elle a également subi une opération à l'âge de 3 mois. Les soins sont des moments éprouvants pour tous les enfants, alors bien entendu, comme la tétée a également une fonction de réassurance et anti-douleur, j'ai allaité très souvent dans toutes ces situations. Ce n'était pas toujours évident car, bien que personne n'ait eu de réaction ouvertement agressive (je croise les doigts pour la suite), il est évident que le fait d'allaiter pouvait être encombrant aux yeux de certains. Par exemple, il était compliqué pour les kinés de poser des plâtres pendant qu'elle tétait (car ils ne souhaitaient pas modifier leur position ni la mienne, pour être à la bonne hauteur, bien que j'aie proposé de m'asseoir sur la table), alors que c'était le moment le plus angoissant pour elle lors des séances, et que les bébés prenant le biberon avaient facilement accès à leur petit réconfort, dans ces moments.
Les gens disent généralement « c'est l'heure du repas ! » en voyant un bébé placé au sein, et sont étonnés lorsque ce même bébé revient au sein peu de temps après. J'ai souvent eu des remarques en ce sens, ma fille ayant besoin de téter fréquemment.
Je ne me suis jamais cachée d'allaiter. Lorsque certains me proposaient, parfois avec insistance, d'aller dans un autre endroit pour le faire (un endroit isolé, sous prétexte de respecter mon confort), je répondais non merci. Je n'ai jamais utilisé de voile pour « cacher » le peu de peau visible. Je suis quelqu'un de très (voire extrêmement) sensible au regard et au jugement des autres, mais je m'astreins à ne pas prendre de précaution supplémentaire pour autrui dans l'objectif de « normaliser » la vue de l'allaitement. Parce que je considère que cela devrait être un geste anodin pour tout le monde, et que s'il ne l'est pas, c'est justement parce qu'il est trop rare mais aussi trop caché. Je pense que moi-même je me sentirais plus à l'aise dans mon rôle de mère allaitant « partout » si j'avais vu régulièrement d'autres mères faire la même chose.
Heureusement, très globalement, c'est assez simple d'allaiter n'importe où, et personne ne fait de remarque. Cependant, au vu de la rareté de l'acte en société, et des regards surpris ou gênés, je me suis souvent sentie comme une « résistante » en allaitant à l'extérieur.
Ma fille a deux ans et demi mais est encore petite de taille, donc pour le moment c'est « encore » assez simple !
> As-tu repris le travail alors que Néis était encore allaitée ?
Avant la naissance nous avions envisagé avec mon conjoint de nous rendre au maximum disponibles pour notre fille. Etant (forcément!) en charge de l'allaitement en tant que mère, j'étais consciente qu'une certaine disponibilité permettrait aussi de maintenir tranquillement l'allaitement, et j'avais décidé de reprendre le travail plus t**d (je travaillais en libéral) et à temps partiel tant qu'elle ne serait pas scolarisée. Par ailleurs ma fille ayant besoin de soins assez réguliers sur les premières années de sa vie, nous devions être assez disponibles aussi pour cette raison. Nos revenus ont donc bien baissé mais dans ces conditions (choisies) nous savons que nous profitons d'instants très précieux et que l'allaitement serait favorisé.
Jusqu'à la diversification alimentaire j'ai dû tirer mon lait, que l'assistante maternelle donnait à Néis. Elle a eu quelques difficultés initiales à boire au biberon, mais une fois chez sa nounou cela a été plus simple. Comme je la récupérais en début d'après-midi, je n'avais pas besoin de tirer de grandes quantités de lait mais comme elle tétait beaucoup par ailleurs, ce n'était pas évident d'obtenir beaucoup de lait quand je tirais... Je dois dire que c'était assez stressant, ce récipient qui ne se remplissait pas... Je n'ai vraiment pas apprécié cette période ! Heureusement cette période de tire-allaitement a été assez brève, car dès qu'elle a pu commencer à manger je n'avais plus besoin de lui donner de mon lait pour ses matinées chez sa nourrice.
> Comment envisages-tu la suite de ton allaitement ?
J'envisage un allaitement non interrompu, ou « sevrage naturel ». Je trouve que l'allaitement est simple, confortable, agréable et sans aucun inconvénient depuis que Néis a un an. Actuellement elle tète le matin au réveil, le soir avant de se coucher et au moins une fois en journée.
> Que dirais-tu à une future maman qui ne sait pas encore si elle souhaite allaiter ou non ?
Je dirais : renseigne-toi d'abord très sérieusement sur l'allaitement, lis, écoute des podcasts, regarde des documentaires, des interventions de personnes comme Michel Odent, Jack Newman, Ina May Gaskin, Claude Diderjean Jouveau, des témoignages comme sur cette page Facebook. Beaucoup de femmes à mon avis font un « choix » non éclairé, tout simplement parce qu'à la maternité on nous demande simplement « si on veut allaiter » mais que si on n'a aucune représentation réelle de ce que signifie allaiter, on ne peut pas prendre une décision.
Je lui dirai aussi : il y a des inconvénients et des barrières à allaiter, mais tu es capable de le faire comme environ 99% des femmes, et les bénéfices qui en découlent sont incomparables et surpassent toutes les embûches.
> Qu'est-ce que l’allaitement a apporté dans ta vie et celle de ton enfant ?
Je trouve vraiment chouette de se dire que simplement en donnant le sein il se passe des choses incroyables sur le plan du développement physiologique, immunitaire, hormonal, affectif, relationnel, émotionnel, gustatif, musculaire... des choses dont nous n'avons qu'une toute petite idée et qui ne nécessitent aucune forme de savoir universitaire pour juste... le faire !
> Un dernier mot ?
Oui je voudrais évoquer qu'un allaitement « réussi » implique un co-parent (ou la personne aidante la plus proche de la mère) également soutenant et acteur dans l'allaitement. Concrètement très important pour soulager une maman déjà très sollicitée sur le plan corporel par son enfant, et également pour fournir un cocon protecteur face aux épreuves, remarques ou regards décourageants.
Si vous aussi, vous souhaitez apporter votre témoignage afin de promouvoir et normaliser l'allaitement, contactez-nous !
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