13/10/2023
PAR DELÀ LA MER : Le feu sous la glace
Chapitre 2
Aïcha TIDJANI ∞∞∞
Discuter avec ma mère m’a fait le plus grand bien. Je n’oublie pas qu’elle m’a maintenue dans le flou pendant toutes ces années, mais je comprends le choix qu’elle a fait de me garder pour elle, après avoir perdu son fils au profit de l’autre femme de son mari. Et c’est quoi cette méchanceté de répudier une femme juste parce qu’elle ne digère pas que tu aies rompu ta promesse de fidélité envers elle ? Qu’elle a dû souffrir de perdre son foyer, son mari et son fils en une journée ! Maintenant que je vais me marier, je ne sais si je supporterai que Darell se comporte ainsi avec moi.
Parlant de lui, tout s’est plutôt bien passé avec sa mère qui était satisfaite de sa coiffure. Celle qui se plaignait constamment de tout, c’était Déborah. Elle ne perdait aucune occasion de crier sur mes filles. Même quand j’ai fini avec ma future belle mère et que j’ai rejoint mes apprenantes pour lui finir ses tresses, elle trouvait toujours à redire. J’avais l’habitude des clientes difficiles et parfois chiantes. Dans ces cas-là, je me concentrais uniquement sur ma tâche et c’est ce que je fis. Lorsque j’eus fini, je lui fis payer presque le double du tarif habituel et empochai mon argent au calme. À la mère de Darell, je ne pris rien, même pas le coût de la greffe que je lui ai posée. Et même quand elle insista, je refusai de lui prendre quoi que ce soit. Lorsqu’elles partirent, je donnai à mes filles, de quoi s’offrir un bon petit déjeuner et demandai à Cynthia de passer chez Alice, prendre de ses nouvelles, à sa descente. Ce n’était point dans les habitudes de la jeune fille, de s’absenter et surtout, pas sans me prévenir. Le reste de la journée se passa plus paisiblement avec des clientes à la fin, très satisfaites.
Ma belle robe, création de ma sœur, mise, je me fais une mise en beauté rapide et attrape mon sac. J’ai rendez-vous avec mon chéri. Il m’invite à dîner. Je sors de ma chambre et tombe sur ma mère, assise sur son tapis de prière, son « misbaha » (chapelet) entre les doigts, concentrée sur ses prières remémoratives « tasbih ».
— Tu t’en vas déjà ? m’interpelle-t-elle.
— Oui maman.
— Et tes prières, tu les as toutes faites ?
— Non, avouai-je honteusement. Il m’en reste deux. Je vais les faire à mon retour.
— Quand tu rentreras t**d, toute fatiguée et ne pensant qu’à dormir là, tu es sûre de pouvoir faire les deux ? La prière est sacrée, ma fille surtout quand tu veux sortir comme à l’instant. Je ne sais comment tu vas faire, mais tu me la feras, cette prière et de la meilleure des manières, avant de partir. Tu ne peux prendre un peu exemple sur ton amie ? Jamais, tu ne verras Malika s’amuser avec ses prières…
Et c’est parti pour un tour. Quand elle s’embarque dans ses « Malika ci… Malika ça… », elle peut en avoir pour des heures. J’adore Malika, mais être constamment comparée à elle peut être lassant ; et ma mère aime trop ça, surtout quand elle veut m’obliger à faire quelque chose. Je pose tranquillement mon sac à main sur la table basse et vais chercher mon tapis de prière. Heureusement que j’ai encore trente minutes devant moi. Mes ablutions faites, je pose mes genoux au sol et elle m’accompagne dans mes prières même si elle avait fini les siennes. Une dizaine de minutes plus t**d, je les ai finis et me sens plus sereine.
— Que vas-tu dire à ton fiancé à propos de ton père ? fait-elle en continuant à égrener son chapelet.
— La vérité, maman. Je lui dirai tout simplement que je leur prendrai rendez-vous pour que ses parents aillent le voir. Mais tu sais par contre qu’il te faudra reprendre contact avec lui ! Mais je ne t’y obligerai pas aussi si tu ne veux pas. Je me contenterai de lui dire que je ne suis et ne serai pas le seul enfant au monde à n’avoir qu’une mère.
— Sauf que tu as aussi un père et que pour te marier, il te faut sa bénédiction, ma fille. Il n’a jamais été présent pour moi et je n’ai jamais eu besoin de lui. De plus, ce n’est pas quelqu’un de gentil sinon qu’il ne t’aurait jamais séparée de Malick dont nous n’avons aucune nouvelle depuis plus de vingt ans.
— Ne sois pas prompte à juger, ma fille. J’ai moi aussi, ma responsabilité dans ce qui s’est produit. Tout ce que je veux aujourd’hui, c’est que tu aies un paisible et heureux mariage. Et je ferai ce qu’il faut.
— Je suis vraiment désolée maman pour avoir été en colère contre toi, pour t’avoir jugée, sans savoir.
— Ce n’est pas bien grave, ma fille. Tu tiens un peu ce trait de caractère de moi et ma seule prière est que tu t’en départisses et au plus vite. S’énerver, agir sous l’emprise de la colère n’est aucunement sage dans le cadre du mariage. J’aurais fait preuve de patience, de pardon et de discernement que je serais aujourd’hui encore dans mon foyer et tu n’aurais pas grandi loin de ton père et de ton frère.
— Il t’avait trahie, maman. Ce n’était pas de ta faute, lui assurai-je.
— Ce n’est pas faux. Mais j’aurais dû lui dire pour ma grossesse. Ne pas l’avoir fait était pour moi, une manière de me venger, de le trouver indigne de toi et ce n’était pas du tout honnête de ma part. Il avait un problème avec moi et non avec toi. Son sang coulait dans tes veines.
Vu sous cet angle, ma mère n’avait pas tort. Elle aurait vraiment dû lui dire pour sa grossesse et peut-être même qu’il aurait quitté l’autre si le mariage n’avait pas encore été consommé ou qu'il aurait même continué à privilégier ma mère ; qui sait ! Son expérience m’édifie néanmoins pour ma vie future de couple. Je n’ai pas la patience pour vertu et c’est une vérité, mais je tâcherai de la cultiver et chaque jour un peu plus.
Mariama TIDJANI ∞∞∞
Je suis tellement heureuse que tout aille pour le mieux entre moi et ma fille. Trois jours sans nouvelle d’elle et la savoir en plus fâchée après moi, m’ont vraiment attristée. Ma seule consolation était de la savoir avec sa sœur, même si cette dernière m’avait dit le contraire à plusieurs reprises. Et dire qu’au grand jamais, je n'avais pensé à l’après quand j’avais décidé de cacher ma grossesse à Moussa. Le prêtre avait raison sur toute la ligne. J’aurais dû faire preuve de sagesse et ne point tenir tête à mon époux comme je l’avais fait. La fin de mon mariage était uniquement de ma faute et j’avais rompu la promesse faite à Dieu. S’il faut que je m’humilie pour que ma fille ait un mariage heureux, je le ferai. Décidée, je vais prendre une do**he pour aller à la rencontre de mon ex-mari. Je ne sais quelle sera sa réaction, mais il est absolument hors de question que ma fille paie pour mes erreurs passées.
Je suis à la dernière adresse connue de Moussa. La maison où il louait une maison de deux-pièces avec sa nouvelle épouse. Je n’y avais encore jamais mis pied. En trente ans, beaucoup de choses y ont changé. Une femme de la vingtaine, un bébé attaché au dos, une longue palette entre les mains, retournait énergiquement de la pâte noire au feu. L’énergie qu’elle déploie est phénoménale, surtout quand on y ajoute le poids du bébé qui n’est pas si petit que ça, dans son dos.
— La pâte ne vient toujours pas ? gu**le un homme en sortant d’une des chambres.
— Encore quelques minutes, papa. C’est presque fini.
Elle dit ces mots en continuant vigoureusement sa besogne. J’ai un pincement au cœur. Ainsi donc, le père de l’enfant est tranquillement assis à attendre son repas pendant que la pauvre dame souffre. Qu’est-ce que ça lui coûte de s’occuper de leur enfant pendant que sa femme cuisine ? Moussa, lui, était plus conciliant et m’aidait même parfois dans les tâches ménagères. Il était plutôt un bon mari et c’est peut-être pour cette raison que je n’ai pas su comprendre qu’il pouvait lui aussi, dé****er comme tous les autres hommes.
— Laissez-moi prendre le petit pour vous soulager, lui proposai-je.
Elle se retourne à ma voix et lorsque nos regards s’accrochent, elle m’offre un sourire. Elle est assez belle femme et sa dentition toute parfaite et blanche lui offre un charme indéniable.
— Bonsoir maman, fait-elle en détachant son bébé et me le confiant.
— Bonsoir ma fille.
Le petit fait la moue, mine de vouloir pleurer et je le pose sur mon épaule en tapotant doucement son dos. Très rapidement, sa mère finit la pâte et la renverse presque totalement dans un grand récipient ensuite c’est le tour de la sauce dans un autre récipient et court les porter à l’intérieur. Plusieurs voix s’y élèvent. Elle revient chercher de l’eau dans un autre bol qu’elle repart leur porter ; sûrement pour laver les mains.
— Enfin ! soupire-t-elle en revenant vers moi. Merci maman.
— Pas de quoi. Il dort, je crois.
— C’est normalement l’heure de sa sieste, mais je devais faire rapidement à manger à son père et ses amis qui sont venus à l’improviste. Vous avez su le bercer. Il est d’habitude difficile, mais vous avez su vous y prendre avec lui. Merci encore. Sans vous, c’est sûr que mon mari serait encore en train de me crier dessus à l’heure-là ; façon il aime ça !
Elle sourit me faisant sourire à mon tour. Elle me prend son fils des bras et va le coucher sur une petite natte sous le manguier au milieu de la cour. C’est l’idéal par ces temps d’intense chaleur.
— Je manque tellement aux bonnes manières, s’accuse-t-elle en revenant. Laissez moi aller vous chercher un peu d’eau dans la jarre.
— Pas la peine, ma fille. Je suis juste là pour une petite information. Mais je ne sais si tu pourras m’aider.
— Posez-moi votre problème maman ; on ne sait jamais.
— Je recherche en fait, une famille : les TIDJANI. Leur père s’appelle Moussa et le fils ainé Malick. Ils habitaient cette maison il y a des années de cela. Je ne sais si tu les connais.
— Bien sûr que je connais papa Moussa et ses enfants. Il a deux fils dont le benjamin est de mon âge. J’ai aussi grandi au quartier avant de tomber enceinte.
Elle se tait un moment et je ressens sa tristesse. Elle doit en avoir gros sur le cœur, cette petite. Et son mari en question m’a l’air beaucoup plus vieux qu’elle.
— Mais ils ont quitté le quartier il y a deux ou trois ans.
— Et tu sais où je peux les trouver ?
— Malheureusement non, maman. Mais je vais me renseigner pour voir si je découvre quelque chose.
— D’accord ma fille. Et tu ne sais pas qui peut me renseigner ? Un adulte peut-être ?
— Aucune idée, maman. Mais je vais me renseigner, je vous le promets. Vous pouvez me laisser votre contact et je vous appelle dès que j’ai quelque chose.
— D’accord, ma fille.
— Mon prénom c’est Fati, Fatima, confie-t-elle en enregistrant mon numéro de téléphone dans son petit téléphone à touches, soutenu par plusieurs fils élastiques. Ne faites pas attention. Il marche toujours ou au pire des cas, je le redémarre en lui donnant une claque.
Sa confidence me fait sourire, me rappelant l’époque où après mon divorce, je manquais de tout et traînais avec le même type de téléphone. J’ai bien envie de lui en offrir un nouveau, qu’elle arrive à m’aider à retrouver Moussa ou pas.
— Moi, c’est Mariama et j’espère de tes nouvelles.
— Et vous les aurez sous peu, juste le temps que je les ai et je sais qui peut m’y aider.
— Merci beaucoup, ma fille.
Je prends congé d’elle en étant un peu touchée par sa personne, ce sourire angélique à ses lèvres. Je n’espérais pas trouver Moussa au même endroit qu’il y a trente ans. Mais je gardais l’espoir que quelqu’un puisse m’orienter vers sa nouvelle adresse et toute ma prière est que Fatima me trouve quelque chose comme promis. Cette petite me touche vraiment. Elle me rappelle moi, à son âge ; jeune mariée avec des rêves et illusions plein la tête concernant le mariage et la vie à deux. En attendant des nouvelles, je vais rendre visite à la tante de Moussa. C’est vrai que je ne l’ai pas r***e depuis que son neveu m’a répudiée après qu’elle lui ait conseillé de prendre une seconde épouse. C’était même elle, qui l’avait choisie pour lui, sous prétexte que j’étais incapable de lui donner d’autres enfants. En somme, je lui devais l’échec de mon mariage et étais incapable de lui pardonner.
J’arrive chez elle et y trouve de nouveaux occupants. À peine demandai-je d’après elle que j’apprends qu’elle est décédée depuis une dizaine d’années. Elle n’avait pas eu d’enfant et comptait sur Moussa pour avoir une grande famille. Lorsque je leur demande des nouvelles sur son fils, ils m’apprennent ne pas l’avoir revu depuis les obsèques. Je repars chez moi sans rien ; absolument rien. Mais je garde espoir ; je le retrouverai.
Darell do REGO ∞∞∞
Je regarde Aïcha mâcher délicatement sa bouchée de viande et elle est si belle que je ne peux décoller mes yeux d’elle. Je continue de bénir le Ciel de l’avoir fait croiser mon chemin. Dès que je l’ai vu il y a environ un an dans cet atelier pour l’autonomisation des femmes à Lomé, je sus qu’elle était ma côte manquante. Je venais fraîchement de finir mes quatre années de formation pastorale à Paris en France et la cinquième sur une paroisse, au Togo, le pays de ma mère, en guise de stage et pour aussi finaliser mon mémoire qui était justement axé sur l’aide à apporter à la jeunesse chrétienne afin de l’amener à mieux accepter Christ dans sa vie. Je m’étais plus précisément concentré sur les jeunes femmes dont l’autonomisation les rendait plus aptes à assimiler la vie chrétienne et par conséquent à avoir un meilleur à offrir à la postérité. Ne dit-on pas qu’éduquer une femme, c’est éduquer une nation ? Il en va de même pour les valeurs chrétiennes. Si une femme les a, elle les inculquera forcément à ses proches, ses enfants. Apprendre qu’il y avait une Organisation non gouvernementale (ONG) qui s’était donné pour mission d’accompagner des jeunes femmes déscolarisées, orphelines et parfois victimes de divers abus à se prendre en charge grâce à des formations diplômantes m’a tellement sidéré que je décidai de m’associer à elle et d’en profiter pour apporter tant mon aide financière que la bonne nouvelle, la parole de vie, la parole du Dieu vivant au travers de l’évangélisation, des séances de prière. La famille do REGO n’est peut-être pas immensément riche, mais jamais nous n’avions manqué de quoi que ce soit. La grâce du Très-Haut abonde dans nos vies. Il est tout de même le Maître incontesté des richesses de ce monde ! Donner aux autres ne m’a jamais posé problème et je le fais toujours avec joie.
Il ne m’a suffi que l’instant d’une nanoseconde pour être certain que Aïcha était celle qu’il me fallait. J’avais toujours exhorté le Seigneur à me conduire à celle qui m’était destinée et qu’à l’instant précis, il m’en offre la certitude et ce fut le cas. Très vite, nous avions sympathisé et plus j’apprenais sur elle, sur sa bonté d’âme, plus l’assurance était grande. Pour avoir la certitude qu’elle était dans les plans de Dieu pour moi, vu son orientation religieuse, je fis un jeûne sec de trente jours avec seulement de l’eau et des fruits comme ration alimentaire et le résultat fut le même ; elle était mienne. Je lui fis alors part de mes sentiments, de mes intentions à son égard et elle les partageait. Celle qui fut difficile à convaincre fut ma mère. Elle me voulait une chrétienne pour épouse, car dans mon ministère, cette dernière aura un rôle prépondérant à jouer en tant qu’épouse du pasteur. Elle serait en quelque sorte la mère de ma paroisse et m’aiderait dans diverses tâches. Mais qu’elle soit musulmane et pratiquante peut me desservir. Mais que faire si le Seigneur dit qu’elle est celle qu’il me faut et que je suis complètement fou d’elle ?
— Ton assiette se refroidit chéri, susurre-t-elle me sortant de mes réflexions. Tu n’as pas faim ? Tu n’as presque pas touché à ton repas.
— Je n’ai pas vraiment faim. Il me t**de juste de te faire mienne.
Elle rougit. Elle serait plus brune qu’elle serait rouge comme la tomate.
— Tu as conscience, j’espère, que si ça ne dépendait que de moi, je t’épouserais dès demain ?
— Je sais, fait-elle amoureusement.
— Et au fait, concernant ta famille paternelle…
— Oui, j’ai discuté avec maman et elle prendra contact avec eux et va nous revenir.
— Il y a un problème, ma puce ?
Je déteste la savoir triste et son regard s’est attristé à l’instant.
— Tu peux tout me dire, tu sais ! Et si quelque chose te tracasse, je suis en droit de savoir.
Elle pose délicatement sa fourchette et quand elle lève les yeux vers moi, mon cœur se serre. Ils sont d’une tristesse ! Si elle n’était pas la femme forte que je lui reconnais, elle fondrait en larmes. Je prends ses deux mains dans les miennes, les frotte délicatement et elle me sourit. Elle est tellement belle !
— Respire mon cœur, je suis là. Peu importe le problème, nous l’affronterons à deux. Tu le sais, n’est-ce pas ?
— Oui chéri.
Elle soupire longuement, lève les yeux au ciel et quand elle les repose sur moi, elle semble plus sereine. Je lui adresse un sourire auquel elle répond.
— Tu te souviens que je t’avais dit ne pas connaître mon père parce qu’il nous avait abandonnées, ma mère et moi…
— Oui et en emportant ton frère ainé avec lui.
— Voilà ! Je l’ai pratiquement haï toute ma vie parce qu’il m’a abandonnée pour découvrir par la suite qu’il ne savait même pas que j’étais sa fille.
— Ah bon ? Et comment est-ce possible ?
Je suis quelque peu largué par sa confidence. Elle se met à me raconter et plus j’en apprends et mieux, je comprends l’attitude de sa mère, mais ne l’excuse pas pour autant. Je n’ai aucunement envie de la juger, mais je n’aurais pas pardonné si une femme me faisait un enfant dans le dos encore que jamais, je ne me serais comporté comme son père a eu à le faire. Au grand jamais, je ne mettrai mon mariage en péril, et ce, quoi qu’il arrive.
— Tu n’aurais pas dû te fâcher après elle et surtout pas la juger, sans l’avoir écoutée, lui soulignai-je à la fin de son récit.
— Je l’ai regretté par la suite.
— Tant mieux ! Et tu sais où trouver ton père ?
— Pas pour l’instant. Ma mère s’en charge.
— D’accord. Mais si je peux être utile à quelque chose, fais-le-moi savoir.
— Merci pour ta compréhension, mon cœur, elle pose ses doigts sur les miens.
Leur entrelacement me fait me sentir bien. Je soupire et noie mes yeux dans les siens. Comment ne pas la comprendre si j’ai conscience que chaque famille a ses réalités, ses secrets ?
— Je t’aime Darell.
La douceur de sa voix enveloppe tellement mes sens que je me sens tout retourné de l’intérieur. Ce sont des mots qu’elle dit très rarement. Mais toutes les fois où elle le fait comme à l’instant, elle le pense réellement. Une envie f***e de me lever, de la prendre dans mes bras et de l’embrasser langoureusement me prend, mais je discipline mes sens. Si j’ai autant hâte de me marier avec elle, c’est en partie pour cet effet constant qu’elle a sur moi. C’est sûr que je ne ferai jamais rien de répréhensible et qui serait contraire aux principes religieux, mais cette torture m’est de plus en plus insupportable.
— Et ta semaine ? Ma mère a pu passer à ton salon ?
Je change de sujet afin d’obliger mon esprit à ne plus penser aux choses qu’il ne devrait pas pour l’instant.
— Oui chéri. Elle est venue hier avec sa fille.
— Sa fille ?
Elle sort d’où cette fameuse fille ?
— Une certaine Déborah. Elle a été tellement chiante, à la limite méprisante. Pour lui faire des tresses, c’était toute une histoire, mais elle est quand même partie de mon atelier, satisfaite. Maman aussi était ravie de sa coupe.
— Je suis fier de toi, ma puce. Tu es tout aussi dévouée que passionnée par ton travail et ce sont pour toutes ces raisons que je t’aime.
Elle m’offre son plus beau sourire et j’interpelle le serveur afin qu’il nous débarrasse et nous apporte nos desserts. La suite de la soirée, nous parlons de notre mariage, les dispositions pratiques, notre future maison dont les travaux de finition sont en cours et qu’elle devra aménager à son goût… C’est plus amoureux que jamais, que je ramène ma promise chez elle et en profite pour saluer ma belle-mère et prendre quelques renseignements sur son ex-mari afin de les aider à vite le retrouver. Je prends congé d’elles après avoir posé un ba**er sur le front de ma belle et mets le cap sur la villa de ma mère.
— Alléluia papa ! fait-elle tout sourire en me voyant.
— Bonsoir, maman, lui répondis-je le visage fermé.
— Tu arrives à temps pour le dîner. Passons à table.
— Je n’ai pas faim. Je viens de dîner avec ma future épouse.
— Ah, je vois ! Alors que tu sais que tu passerais me voir et que je t’inviterais forcément à ma table.
— Je n’avais pas prévu de te voir ce soir jusqu’à ce que je découvre que tu étais au salon d’Aïcha avec Déborah que tu as présentée comme étant ta fille.
— Ah ! Elle a donc couru te raconter !
— Elle ne m’a rien raconté du tout. C’est moi qui ai voulu savoir si tu étais passée la voir. Alors, tu m’expliques depuis quand Déborah est devenue ta fille ?
— Depuis que tu l’as amenée ici, chez moi et me l’a présentée comme étant ta petite amie.
— Entre elle et moi, c’est fini depuis des années ; bien avant que je ne rencontre Aïcha et décide de finir ma vie à ses côtés.
— Tu as mal choisi alors. Je te le dis et te le répète, tu as très mal choisi. À part sa beauté que je lui reconnais, qu’a-t-elle réellement de plus que Déborah qui est plus jeune, plus instruite en plus d’être une bonne chrétienne ? En tant qu’épouse de pasteur, elle saura remplir chacune de ses obligations, se tenir dignement à tes côtés, professant la même foi que toi. Cette Aïcha par contre, en plus d’avoir déjà trente ans, elle est musulmane sans oublier qu’elle exerce un métier de coiffeuse, ajoute-t-elle avec mépris. Elle est douée, poursuit-elle, je l’avoue, mais pour une femme de pasteur…
— Je t’entends parler maman et j’ai du mal à te reconnaître. Tant de mépris pour celle que j’aime et je me demande si tu me connais vraiment. Cette femme est mon choix de cœur et de raison. Déborah est probablement tout ce que tu as cité tantôt, mais jamais, elle n’arrivera à la cheville d’Aïcha qui, même si elle ne professe la même foi que moi, a le cœur sur la main. Elle est vaillante, protectrice et altruiste. J’ai beaucoup de chance de l’avoir dans ma vie et peu importe la religion, nous confessons tous le même Dieu, créateur du ciel et de la terre. Et pour ta gouverne, son métier ne m’a jamais posé de problème et encore moins, son niveau scolaire. Et si tout ça te dérange, eh bien, c’est ton problème et tu devras te débrouiller avec. Mais de grâce, peu importent tes intentions, abandonne-les tout de suite avant qu’il ne soit trop t**d pour toi et moi. Faire de la peine à Aïcha serait m’en faire doublement. Mon désir et souhait serait que tu l’acceptes et l’aimes comme elle le mérite, mais je ne t’y forcerai pas si tu ne veux pas. L’amour ne fonctionne pas ainsi. Mais respecte mon choix et mon plein droit à choisir et à aimer qui je veux.
— Tu vois comment tu me parles à cause de cette femme ? se plaint-elle au bord des larmes.
— Pas à cause d’elle, mais à cause de ton attitude. Si tu nourris Déborah d’espoir, tu assumeras toute seule, le moment venu. Et j’espère seulement pour toi que tu ne découvriras jamais qui elle est vraiment, sous son visage d’ange.
Sur ces mots, je tourne les talons et regagne ma voiture que je démarre pendant qu’elle m’interpelle. Je ne suis pas fier du ton sur lequel je lui ai parlé, mais c’est la seule manière de lui faire comprendre mon mécontentement. Qu’elle ait un avis sur le choix de ma future épouse, je le lui concède. Mais elle n’avait pas à faire revenir une ancienne petite amie dans ma vie. Aïcha n'a peut-être rien dit à propos, mais j’ai la certitude qu’elle a compris que Déborah était liée à moi et connaissant cette dernière, elle a sûrement dû essayer de l’humilier à plusieurs reprises. Et jamais je ne laisserai personne malmener celle que j’aime ; même pas celle qui m’a mis au monde.
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