20/06/2023
Le calvaire d'Omayra Sanchez, morte sous les yeux du monde entier
Omayra Sanchez aura éternellement 13 ans. La jeune Colombienne aux grands yeux noirs est décédée quelques heures après que cette photo a été prise, le 16 novembre 1985
Trois jours plus tôt, dans la nuit du 13 au 14 novembre, le volcan colombien Nevado del Ruiz, situé à plus de 5.300 mètres d'altitude, entre en éruption après 140 ans de sommeil. Rapidement, la neige et la glace qui recouvraient son sommet (Nevado signifie d'ailleurs "enneigé") fondent sous l'effet de la chaleur. Des milliers de tonnes de boue et de cendres, formant des "lahars", des vagues de plus de 20 mètres, dévalent la pente du volcan, longtemps surnommé "le vieux lion endormi", à près de 80 km/h et ensevelissent la ville d'Armero-Guayabal. La catastrophe fera plus de 20.000 morts (certaines sources estiment que le bilan pourrait atteindre 25.000 morts).
Parmi les victimes, la petite Omayra Sanchez se retrouve prisonnière des débris charriés par le courant. Ses jambes sont coincées sous l'eau, entre le cadavre de sa tante, qui a survécu jusqu'au 14 novembre au matin, et la structure en ciment du toit de sa maison. Seul son visage émerge de la boue froide et meurtrière, qui coûtera aussi la vie à son père et à sa cousine d'un an et demi. Les secours, mal équipés, ne parviennent pas à la dégager.
En quelques heures, la jeune fille devient l'icône de cette catastrophe. Les médias s'emparent de son histoire, celle d'une élève brillante, qui rêvait de devenir architecte et qui a dit à Jairo, le secouriste qui l'a découverte :
Je voudrais pouvoir sortir… J'ai déjà manqué l'école. Je vais perdre mon année."
Le calvaire de Omayra est filmé à partir du 15 novembre au matin par un caméraman de la télévision espagnole TVE, Evaristo Canete. La petite fille porte sur elle "les stigmates de sa souffrance", analyse avec douceur Didier Decoin dans son "Dictionnaire amoureux des faits divers".
Ses mains notamment étaient très abîmées par l'eau, on les aurait dit de cuir, ou de bronze, en tout cas elles n'étaient presque plus humaines, et les yeux d'Omayra étaient deux ovales noirs, profonds."
Les images font le tour du monde. Chacun assiste, impuissant, à la lente agonie de l'enfant. Et à ses adieux déchirants à sa mère, murmurés face caméra :
Je veux dire quelque chose, je peux ? Maman, si tu m'écoutes, et je pense que tu le fais, prie pour que je puisse marcher et que ces gens m'aident. Maman, je t'aime. Mon papa, mon frère et moi… adieu maman."
Certains médias internationaux décident d'envoyer leurs propres journalistes sur place. Parmi eux, le photographe Frank Fournier, de l'agence Contact Press Images, auteur du célèbre cliché :
Le 14 novembre, je reçois un message sur mon répondeur : on m'annonce qu'un volcan a explosé en Colombie. Je prends un avion à midi, je passe quelques coups de fils pour avoir plus de détails, mais on ne sait presque rien. J'arrive à Bogota à minuit, et je prends un taxi pour aller sur la zone sinistrée d'Armero", raconte-t-il, près de 30 ans plus t**d, sur France Inter.
Le 15 novembre, Frank Fournier rencontre quelques survivants qui fuient les lieux du drame : "Ils étaient en lambeaux, complètement traumatisés, cherchant leurs proches. Il y avait très peu de secours." Le lendemain, le 16 novembre, le photographe décide de marcher jusqu'au centre de la catastrophe. Il arrive sur les lieux à la levée du jour, à 6 heures. Sur place, il rencontre un paysan qui lui parle d'une petite fille : "Mon espagnol n'étant pas parfait, je ne comprenais pas tout, je ne savais pas si la petite fille avait besoin d'aide ou non. Il m'a guidé vers elle."
Il arrive au chevet d'Omayra, alors entourée de quatre ou cinq sauveteurs. Il restera jusqu'au décès de l'enfant, trois heures plus t**d. L'agonie de la jeune fille aura duré 60 heures.
Je ne voulais pas quitter cette petite fille. Je suis resté jusqu'à sa mort, à 9h16. Je suis resté 3 heures avec elle."
Omayra Sanchez, 13 ans victime de l'éruption du volcan Nevado del Ruiz, Armero, Colombie, novembre 1985 (Frank Fournier/Contact Press Images)
Sa photo est publiée le 29 novembre 1985 en Une de "Paris Match", qui titre : "Adieu Omayra, celle qu'on n'oubliera jamais". Dans les pages intérieures, le reporter Michel Peyrard retrace le supplice d'Armero via l'histoire de la jeune fille et de plusieurs autres habitants.
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