06/12/2024
Plusieurs mois s’étaient égrappés et mon départ pour Abidjan était éminent. La nuit était si longue pour moi et j’en voulais déjà au temps d’avoir fait éterniser cette nuit. Certainement demain à pareille heure, je serai déjà loin d’ici et sur une nouvelle terre. Me disais-je intérieurement. Pendant que la nuit égrenait ses heures pour virer à la lumière du jour, mon sommeil avait fait place à toute une série de pensées et de joie jusqu’à ce que ma mère vienne toquer ma porte. Je n’avais pu fermer l’œil toute la nuit. J’étais très content de savoir que j’irai continuer mes études à Abidjan, c’était le rêve de nombreux nouveaux bacheliers de l’intérieur du pays. Tous rêvent de se retrouver à Abidjan après avoir obtenu le Bac et je ne dérogeais pas à la règle.
Le dimanche 11 novembre 2012, le grand voyage vers Abidjan débuta en compagnie de Podo, mon grand frère. C'était la première fois que je m'embarquais dans un périple aussi long. Installé dans le car, je laissais mon regard se perdre dans le défilement incessant du paysage. L'excitation et la joie étaient palpables, affichées sur mon visage souriant. Une courte pause à Oumé nous permit de reprendre des forces avant de poursuivre notre route. Les écrans du car diffusaient le film comique « Lago le terrible ». Cette projection fit rire tous les passagers aux éclats. L'acteur Gohou Michel, avec son talent inimitable, nous emporta dans un tourbillon de rires. L'ambiance était conviviale, et nous riions tous ensemble à chaque instant drôle du film. Les émotions étaient intenses, certains en avaient même les larmes aux yeux. Nous continuâmes notre voyage à toute allure, dépassant les villes telles que Kokoumbo, tout en gardant notre joie contagieuse. Cependant, une pause imprévue à Toumodi interrompit notre série d'allégresse. Un homme m***a à bord avec des sachets et des cartons, mettant fin momentanément à notre euphorie.
– Convoyeur, pourquoi mets-tu, pause au film ; s’interrogeait une passagère, certainement fascinée par le talent de l’acteur Gohou Michel dont les scènes et les agissements dans le film nous faisaient rire.
Sans que le convoyeur puisse donner les raisons qui ont motivé son geste. L’homme qui venait de monter depuis quelques secondes prenait déjà la parole.
– Excusez-moi, parents voyageurs ! Ce fut la voix du nouveau monté.
– Excusez-moi, parents voyageurs !
Des grognements se faisaient entendre dans le car.
– Je m’appelle kodjô, je suis originaire du Togo et cela me fait sept ans en Côte d'Ivoire. Que Dieu mette sa main puissante sur ce car jusqu’à ce qu’on arrive sains et saufs… !
Nous dîmes : « Amen » pour certains et « Aminnna » pour d’autres ! Nous dîmes cela avec les visages encore renfrognés.
Il tenait un sachet de bonbon qu’il déchira avec fracas avant de partager quelques bonbons à chacun.
Ensuite, il nous montra quelques recettes de médicaments africains qui soignent quelques maladies quotidiennes. Puis, il continua :
– Dans mon enfance, j’avais été enlevé et élevé dans une forêt sacrée par des génies de chez nous pendant sept ans. J’ai bénéficié de leurs dons parmi lesquels est issu le kaolin que je tiens en main. Ce kaolin a été pilé par sept filles vierges d’horizons divers et malaxé par une mère septuagénaire édentée. Ce kaolin a déjà fait ses preuves et des merveilles, les témoignages affluent de partout, pas plus t**d que tout à heure dans ce car en partance pour Yamoussoukro. Il y a une femme qui a rendu son témoignage après l’avoir utilisé. Ce kaolin ne finit pas de nous étonner, il soigne plusieurs maladies : hémorroïde, zona, sort, ulcère, fibrome, l’impuissance sexuelle, les kystes, pied d’athlète, poison et que dis-je encore… Mais ce matin, je vais faire un cadeau aux dix premières personnes.
Les doigts affluèrent dans le car, et il distribua le kaolin aux doigts intéressés. Puis, il continua ses éloges en vertu du kaolin miraculeux… Les doigts intéressés étaient déjà en possession de leur kaolin aux versions ésotériques en attendant de remercier ce donateur au kaolin miraculeux.
– Mais dans ce car, comme je vous l’ai dit, c’est un cadeau, par contre ce n’est pas gratuit… A-t-il-ajouté.
Voilà encore une preuve et merveille de ma matière préférée, la philosophie. Certains se posaient des questions déjà sur les intentions de l’homme au kaolin, lorsqu’il avançait vers mon siège.
– Je dis que c’est un cadeau, mais ce n’est pas gratuit… En réalité, je le vends à cinq mille francs CFA exceptionnellement dans ce car je vais vous donner à deux mille. C’est un trésor que vous tenait en main…
Vraiment, c'est un cadeau et une technique de vente qu’utilisent plusieurs vendeurs et promoteurs pour faire écouler leurs produits. Me suis-je dis. À cet instant, je fis un clin d’œil au livre « INFLUENCE ET MANIPULATION » de Robert Cialdini. Ce livre en dit long sur les techniques de vente et vous comprendrez, pourquoi vous achetez des choses sans réellement les désirer. Nous restâmes dans cette série de promotions de médicaments traditionnels jusqu’à l’entrée d’Abidjan.
Nous arrivâmes à Abidjan aux environs de dix-huit heures, la nuit commençait à dresser son lit dans toutes les rues de la capitale économique qui bondaient de monde. On aurait pu croire qu’on ne trouverait d’autres gens ailleurs. Tous, étaient pressés ; chacun semblait être préoccupé ou poursuivi par quelque chose. Certains luttaient des véhicules de transport commun pour avoir certainement de la place. On voyait certains pousser des charrettes dont la taille de leurs contenus rivalisait des m***agnes, d’autres soulevaient des charges sur leurs têtes et avaient du mal à se frayer un chemin. Certains avec des sachets bleus, noirs et des sacs aux dos. Je me demandais si toutes ces personnes avaient un endroit où dormir. Et lorsque nous arrivâmes à la gare de Yopougon ; des personnes habillées de façon lunatique demandaient aux gens qui devaient descendre avec leurs bagages de payer le droit de sol. Cette taxe, j'ignore encore aujourd'hui si elle existe dans les textes législatifs de notre cher pays, la Côte d'Ivoire. Certains passagers descendus du car ne comprenaient rien à ce que disaient ces personnes bizarrement habillées. C’est là qu’une vendeuse de friandises à cette gare qui suivait la scène les interpella :
– Si vous êtes malins, donnés leur, quelques choses, enfin disons, un peu d’espèces sonnantes et trébuchantes sinon vous risquez de vous faire agresser. C’est comme ça, ils emmerdent toujours ici les passagers qui descendent des cars. D’autres passagers se sont déjà fait tabasser et blesser dans ce même endroit lorsqu’ils s’opposaient catégoriquement à leur donner de l’argent. Je vous conseille de leur donner quelques espèces sonnantes et trébuchantes et ils vous laisseront tranquille. Compatissait-elle à l’avance du sort qui leur serait réservé s’ils refusaient de donner quelques pièces de monnaies à ces « gnambros ».
Étonnés ! Ces passagers descendus laissèrent la dame continuer son exposé.
– On les appelle les « gnambros » ; ils se réclament les maîtres des gares, avec eux c’est le désordre. Ici règne en maître absolu le plus fort. La bagarre y est récurrente avec des dégâts corporels et matériels. En jeu, l'argent ou le nerf de la guerre.
Apparemment cette vendeuse de friandise était bien informée de ces pratiques à cette gare routière de Yopougon. Me demandais-je. Comme nous partions à Cocody Angré chez notre oncle Lassiné, nous avions continué avec le car à Adjamé, sa destination finale.
À la gare d’Adjamé, ce fut, le même décor de désordre. À peine descendus de notre car, des jeunes nous proposaient encore un autre voyage à destinations diverses :
– Oh ! Les frères, vous partez… ! Notre car qui est prêt à partir ! Vous partez à Toumodi, Yamoussoukro, Bouaké, Bouaflé, Soubré, Daloa, San-Pedro, Meagui, Man… ?
On restait silencieux, Podo m’avait dit de ne broncher aucun mot.
– Ah ! Tchêbà (grand-garçons), si vous causez avec nous, ça va vous « tier » quoi ! Pour dire, tuer. Ou bien, vous êtes « soude mouillais » ! Pour dire : « sourd-muet ». Nous ont- ils lancés aux visages.
Découragés, ils partirent offrir leurs services à d’autres personnes. Leur fétidité était insupportable. À y voir leurs yeux teintés de couleur rouge et jaunâtre, on savait très bien qu'ils séjournaient dans les cabarets, les bistrots de boisson frelatée. Comme on avait beaucoup de bagages, Podo et moi fîmes appel à un jeune pousseur de « wôtro » (brouette) pour prendre nos bagages pour les amener en bordure de route afin de trouver facilement un taxi pour Cocody. En chemin avec le jeune pousseur de brouette, un barrage était dressé et pour franchir ce corridor, il nous fallait débourser cent Francs CFA de gré ou de force pour passer avec nos bagages. Inutile de s’att**der aux vues de ce que nous avions vu et attendu à la gare de Yopougon avec ces gnambros. Nous leur avons remis la somme demandée avant de prendre congé d’eux.
EXTRAIT DE MON LIVRE : LE PARCOURS D'UN ECOLIER